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DojoClub Evreux Judo originel et Jujitsu

URA, LES SECRETS DU « JUNO- KATA » DE JIGORO KANO

Dojo Club d'Evreux

 

URA, LES SECRETS DU « JUNO- KATA » DE JIGORO KANO

Par YVON RENELLEAU CN  6ème dan

 

1 - INTRODUCTION

Je suis né en septembre 1935.en Vendée. J’ai commencé le judo en 1951, je suis passé ceinture noire en 1955 et je suis aujourd’hui 6e dan depuis 1989. Avec mes 1,70 mètre et un poids de 70 kg, j’ai eu  de bons résultats en compétition à une époque ou il n’existait pas de catégories de poids. Actuellement je démontre et j’explique sur les tatamis que l’efficacité n’est pas uniquement une question de puissance musculaire. J’ai aussi écrit des articles qu’il est possible de consulter sur les moteurs de recherches internet en tapant mon nom.

Parallèlement à la pratique je me suis toujours intéressé aux propos de nombreux Maîtres orientaux reconnus pour leur efficacité. Beaucoup d’entre eux expliquaient que cette efficacité leur est apparue après avoir pratiqué des exercices spécifiques à la méditation orientale. Ils parlent alors de l’unité du corps et de l’esprit rassemblés dans une zone située dans le hara appelée Tanden. Au Japon, on remarque que ce concept se détecte dans les activités de la vie courante, dans de nombreux arts artistiques et bien sûr, dans l’étude des Budo (la voie chevaleresque).

Pour ma part j’ai constaté que les katas de judo pouvaient être des exercices parfaitement adaptés pour mettre en place cette connaissance.

 

Il y a maintenant de nombreuses années j’ai eu la chance, avec un ami 6e dan, Jean Bernard Gardebien, de découvrir un livre édité en Angleterre « THE DEMONSTRATION OF GENTLENESS »(1), dans lequel le fondateur de notre discipline, le Dr JIGORO KANO démontre le Juno-kata avec le Maître HIDEICHI NAGAOKA en utilisant un grand nombre de photos pour chaque enchaînement. Dans ce kata il n’y a pas de chutes et tori cède toujours aux  attaques d’uke pour mieux le vaincre. 

 

Après une étude minutieuse des photos et des attitudes de Jigoro Kano, J.B. Gardebien et moi, nous avons pris conscience de l’importance de ce kata. Nous sommes arrivés à la certitude que le simple fait pour tori  de céder aux actions d’uke n’était pas suffisant pour expliquer les enchaînements qui composent ce kata. Pour comprendre la logique de cet agencement, une évidence s’est imposée : l’obligation pour tori de riposter aux attaques d’uke de façon suffisamment efficace, pour que celui-ci soit en danger et donc dans l’obligation de réagir pour ne pas être battu.

 

Ainsi chaque attaque sous-tend une continuité d’actions et de réactions qui  explique  de façon logique la progression des formes démontrées dans ce kata.

 

 Après de nombreux essais et une longue recherche, nous nous sommes rendus compte que les techniques de projection du koshiki-no-kata, c’est-à-dire uki-otoshi et yoko-wakare s’adaptaient parfaitement a la plupart des enchaînements prévus dans ce  Kata. Nous en avons conclu que le  juno-kata de Jigoro KANO devait découler du koshiki-no-kata de KITO-RYU. (Ryu=Ecole)

 

Pour appuyer cette idée, nous savions que Juno-kata a été élaboré à l’époque ou  Tsunetoshi IIKUBO, un des derniers maîtres de Kito-riu fréquentait régulièrement le dojo de Jigoro KANO (2) et que Tsunetoshi IIKUBO est celui  qui a transmit à Jigoro Kano le Koshiki-no-kata de Kito-riu.

 

 (1) Ce livre, écrit par T. P. Leggett dans lequel Jigoro Kano et Nagaoka démontrent tout le Juno-kata à l’aide de photos, daterait de 1963. Par contre, les photos datent vraisemblablement  des années 1920 / 1930, ce qui laisse supposer qui les commentaires du livre qui accompagnent les photos ont été écrits par T.P. Leggett. 

(2) Le juno-kata aurait été créé aux environs de 1887  pendant la période ou IIKUBO TSUNETOSHI de KITO-RIU fréquentait le dojo de Jigoro KANO. En toute logique il a au minimum participé à son élaboration. C’est pourquoi Il me semble intéressant de faire un petit rappel historique de cette époque.

Voici donc maintenant ce petit rappel historique qui est issu de « HISTOIRE DU JUDO » édité par le KODOKAN INSTITUTE en novembre 1962.

A la mort d’ISO MASACHI (2e Maître de Jigoro Kano), dans la 14e année de l’ère de Meiji (soit en 1881)Kano va rencontrer IIKUBO TSUNETOSHI à MOTOYAMA MASAHISA (KITO-RIU école). TSUNETOSHI était son nom de Maître. Il avait 48 ans et mesurait près de 2 mètres. (Page 35)

A cette époque TSUNETOSHI, ayant perdu son statut de samouraï travaillait comme fonctionnaire au Ministère des chemins de fer et des postes. Après son travail il ne manquait jamais de passer au Temple Eishogi pour s’entraîner chez Jigoro Kano. En technique debout, il était très fort, ses haraigoshi et yokosutemiwaza étaient sans pareils. IIKUBO TSUNETOSHI mourut dans la 21e année de l’ère de Meiji soit en1888. Il laissa un grand héritage technique à Jigoro Kano. C’est de son vivant qu’il lui donna tous les manuscrits de Kito-ryu.  Jigoro gardera certaines vieilles techniques intactes qui se nomment de nos jours les « formes anciennes » du Koshiki-no-kata. C’est pendant cette période que prendra naissance le Juno-kata.

 

2 - LE JUNO-KATA  COMME   EDUCATIF DE LA STABILITE

 

 

Nous allons commencer notre étude avec TSUKI-DASHI la 1ière forme  du juno-kata. Il est important de sortir tsuki-dashi de son contexte démonstratif. Comme pour les autres techniques que nous étudierons, il ne s’agit pas de modifier  la démonstration du juno-kata qui doit rester dans la forme qui est présentée ici par son Fondateur.

 

En effet, le but de cette étude est donc d’expliquer le principe qui consiste à utiliser la force  de l’adversaire pour le vaincre. C’est pourquoi tori cède toujours à  l’attaque d’uke soit en l’esquivant, en la déviant ou en l’accompagnant. J’ai constaté aussi que la respiration inverse* joue un rôle important et doit y être incluse. Cette étude constitue ainsi un exercice idéal pour nous familiariser avec cette forme de respiration qui est un élément important de notre stabilité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

*  Rappels des différents critères anatomiques de la respiration inverse :

 

1/ Maintenir le ventre légèrement rentré avec une légère tension des muscles abdominaux.

2/ Maintenir le plexus solaire légèrement rentré avec une légère tension des muscles intercostaux. Les coudes orientés vers l'arrière.

3/ Inspiration : Augmenter le volume du bassin en l’élargissant latéralement au niveau des hanches et en poussant la colonne vertébrale lombaire vers l’arrière et les côtes flottantes latéralement. Aider cette « ouverture » du bassin en inspirant.

4/ Expiration : Sans modifier  1 et 2, relâchez l’élargissement latérale et arrière du bassin en expirant lentement. En même temps que l’air concentré vers le bas se diffuse vers le haut le long de la colonne vertébrale laissez  toutes les tensions du haut du corps se dissiper complètement.

On obtient ainsi une sensation très particulière de vide intérieur.

Cette façon de respirer peut se travailler à tous moments de la journée, elle ne remplace pas la  respiration habituelle de chacun, mais pour pouvoir l’utiliser au cours de situations difficiles il faut s’y entraîner avec la répétition. Pratiquement invisible de l’extérieur, elle peut se travailler  en position assise, debout ou couché.

Avec l’entraînement il devient possible, de la mettre en place instantanément en fonction des événements, puis  avec le temps et la pratique, le « tanden  devient présent  physiquement » de façon permanente.

 

 

3 – ETUDE DU PREMIER MOUVEMENT

 

Pour démontrer cette technique J. Kano a utilisé les  13 photos ci-dessous.

  

      

   URA JUNO KATA TSUKI p1URA JUNO KATA TSUKI p2

                             Photo 1                                                    Photo 2              

PHOTOS 1, 2 et 3 :

Les trois premières photos représentent la position de départ et l’attaque d’uke au visage de tori. Uke développe son attaque pendant trois déplacements en stugi-ashi. Son bras tendu monte lentement sans à-coup jusqu’au visage de tori qui esquive au dernier moment.

URA-JUNO-KATA-TSUKI-p3.jpg        URA-JUNO-KATA-TSUKI-p4.jpg

                      Photo 3                                                    photo 4

Si les pieds de tori sont écartés, il est important que l’esquive commence avec le rapprochement du pied droit vers le gauche pour sortir de l’axe de l’attaque. En même temps la main droite ouverte dévie légèrement l’attaque d’uke.

PHOTO 4 :

 Puis le déplacement de la jambe gauche et de la droite se fait latéralement en avançant vers le coté droit d’uke (Remarquez la position des pieds de tori par rapport aux jointures des tatamis) La saisie du poignet d’uke s’effectue sans contraction des épaules et sans crispation de la main afin d’éviter  qu’il utilise cette saisie comme un appui pour réagir. Tori est en inspiration basse et relié mentalement à son tanden, les épaules relâchées. A partir de cette photo tori peut vaincre uke immédiatement.  Je vous propose deux solutions.    

. 1iere solution : Il recentre son pied droit sous son tanden en le rapprochant de son pied gauche, (il est en inspiration basse) dans le même temps il place sa main gauche sur l’épaule droite d’uke sans le déranger. Il s’est rapproché latéralement d’uke. Il commence par expirer complètement, il évacue ainsi les tensions musculaires du haut du corps et dans le même temps, il descend le genou gauche au sol à côté de son talon droit en restant vertical et stable. Il ne tire le bras et l’épaule d’uke vers le bas que lorsque son genou arrive au sol. Uke est projeté latéralement avec uki-otoshi.

2e solution : Pour esquiver uki-otoshi uke déplace le poids de son corps sur son pied gauche. Tori est en inspiration basse, il saisit alors le coude droit d’uke avec la main gauche  tout en recentrant son pied droit sous son tanden. Tout en avançant, il entraîne le bras d’uke vers le bas légèrement en oblique pendant l’expiration, ce qui relâche les tensions du haut du corps et des mains. Uke est entrainé vers le bas et se retrouve à plat ventre le bras droit tendu perpendiculairement à son buste. Tori se place pour faire une clé sur le coude en positionnant son genou sur le coude droit d’uke. (Voir suri-age du kime-no-kata). 

 

Dans cette première partie Jigoro Kano montre une esquive qui n’est pas celle habituellement préconisée. En effet pour l’esquive  il est expliqué habituellement  ce qui suit : « Tori tourne la tête vers la droite et, en même temps, déplace le corps à 90° vers la droite…il saisit le poignet droit de Uke et le tire dans la même direction que l’attaque…. ».

 

Je pense que cette façon de faire n’est pas une bonne solution puisqu’ elle conduit tori inéluctablement à sa perte. Je m’explique :

Si tori tire le bras d’uke pour le faire avancer il fait la même erreur qu’uke dans Kodaore le 7e mouvement du koshiki-no-kata. Pour vaincre tori, il suffit qu’uke suive  le tirage en  avançant d’abord  son pied gauche en tsugi-ashi pour assurer sa stabilité qu’il  renforce avec son inspiration basse, il passe ainsi facilement derrière tori. Il n’a plus qu’à  assurer le contact avec le coté droit de son corps pendant que son bras droit passe devant la poitrine de tori aidé de la main gauche qui contrôle le hara. Il libére la tension de ses épaules (expiration). Il descend son genou gauche au sol et  projette tori en arrière par-dessus son genou droit, exactement à l’identique de Kodaore, un mouvement qui par sa forme peut  s’identifier à un uki-otoshi engagé  sur l’arrière du partenaire.

 

   URA-JUNO-KATA-TSUKI-p5.jpg                     URA-JUNO-KATA-TSUKI-p6.jpg           URA-JUNO-KATA-TSUKI-p7.jpg

                        Photo 5                                    Photo 6                       Photo 7

PHOTO 5 :

 Nous voyons uke parfaitement aligné devant tori. Cette position est pour moi la seule qui permet à uke de ne pas être projeté immédiatement. En effet, ne pouvant pas rester dans la position précédente sachant qu’il est en danger, il doit donc avancer devant tori, en réduisant au maximum la distance avec celui-ci. Ce placement aligné de la photo 5 est très important car s’il n’avance pas assez ou trop loin, de sorte qu’il soit décalé par rapport à tori, celui-ci pourrait le projeter instantanément en arrière avec par exemple, Ryokuhi la 3e forme du koshiki-no-kata. Ce placement d’uke juste devant tori démontre sa connaissance du combat. Pour éviter Ryokuhi  qui est encore possible uke relâche toutes les tensions du haut du corps (expiration) il laisse aller ses bras en arrière pour affaiblir la force des mains de tori ce qui met celui-ci légèrement en arrière (ce qui peut représenter l’extension des bras vers l’arrière dans  la démonstration du kata).

 

PHOTO 6 :

 

Il peut ainsi amorcer une rotation et tenter une technique de hanche à gauche (par exemple uki-goshi) et reprendre l’avantage.

 

PHOTO 7 :

 

Mais tori, à son tour, ne se contracte pas et ne résiste pas, il tourne avec uke en gardant le contact avec son épaule gauche. Uke qui a saisi les poignets de tori le fait pivoter pour le faire passer devant lui avec l’espoir de le projeter en arrière.

URA-JUNO-KATA-TSUKI-p8.jpg

                   

. PHOTO 8 :

Tori se retrouve devant uke et va utiliser les mêmes méthodes que uke précédemment pour ne pas être battu.  On va retrouver les mêmes séquences inversées des  photos 6, 7 et 8 dans les photos 8, 9 et 10. Ces deux séquences  identiques démontrent le caractère éducatif du Juno-kata. En effet, si le but de ce kata était uniquement de vaincre, il suffirait de passer de la photo 5 directement  aux photos 11, 12 et 13. Mais la répétition de ces rotations à deux, avec la complexité qu’elles représentent, nous obligent à une attention particulière concernant notre attitude, nos déplacements de pieds pour garder notre stabilité et le rythme qu’il faut générer pour conserver le contrôle de l’autre.

   URA-JUNO-KATA-TSUKI-p11.jpg                                        

 

PHOTO 11 :

Tori est à nouveau passé derrière uke. Immédiatement il empêche uke de tourner en lui collant le bras gauche contre sa hanche.

 PHOTO 12 :

Il monte ensuite sa main jusqu’à l’épaule gauche d’uke après l’avoir fait glisser le long de son bras pour le maintenir en contact le long de son corps En même temps, il monte le bras droit d’uke à la verticale en extension vers le haut. Il exécute ses actions en étant en inspiration basse.

PHOTO 13 :

Il déstabilise uke en arrière en reculant la jambe gauche puis la droite (expiration). Uke est alors complètement dépendant de tori et abandonne.

 

Fin de l’étude sur  TSUKI-DASHI, première forme du  JUNO-KATA

Ceci est le résultat d’un long travail de recherche et si cette étude modifie l’idée que chacun a de ce kata et des katas en général, notre démarche n’aura pas été inutile. Je me suis interrogé sur les raisons qui avaient poussé Jigoro KANO à réaliser lui-même avec Hideichi NAGAOKA, un document photo concernant le Juno-kata,  alors qu’il était déjà âgé. Je pense qu’il a certainement eu, à cette époque, des raisons de croire qu’il était important de le montrer sous cette forme. Il est à remarquer par ailleurs, que Jigoro KANO démontre uniquement les techniques sans tenir compte du cérémonial qui les accompagne lors de la démonstration.

Si vous décidez de pratiquer sur les bases que je vous propose, il est intéressant de répéter ce travail plusieurs fois, en utilisant des petites séquences tirées de l’ensemble, en restant le plus stable possible et en essayant de régler  votre respiration en fonction de vos actions. En principe, les actions allant vers le haut se font avec l’inspiration et celles qui descendent, avec l’expiration. Pour ceux qui débutent, il est préférable que vous ayez, au préalable, quelques notions sur le Juno-kata et le Koshiki-no-kata. Pour cela vous pouvez glaner des informations sur  internet concernant ces deux Katas.

Yvon RENELLEAU    CN  6e Dan

 

J’aborderai  la suite de cette étude du juno-kata dans de prochains articles.

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